
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
Aller voir une émission de radio en direct d’un théâtre marseillais un dimanche de juin, pourrait paraître incongru, alors qu’un transistor à la plage aurait pu suffire. Sauf que Baobab n’est pas une émission itinérante pour rien. Elle parcourt l’hexagone pour faire entendre sa différence et son passage à La Criée valait le déplacement.
Les méninges auraient été trop relâchées sur la plage, trop dispersées entre le vent et le soleil, endormies sur le sable au lieu de remuer ensemble, questionner, se répondre, … Surtout que l’accroche centrale ne manquait pas de nous interroger collectivement : Être artiste, c’est comme vivre en Suisse pendant une guerre Mondiale.
Bien entendu, cette citation de l’auteur anglais Tom Stoppard à de quoi nous bousculer, surtout qu’elle est prononcée dans un haut lieu du théâtre subventionné, et qui plus est, sur une radio de service public… Les artistes, tous des plaqués ? JM Ribes ne laisse pas notre réflexion tranquille, et les invités de Paoli ont nourri le débat.
Que veut dire l’engagement politique au travers de l’art ? Si aujourd’hui le PC s’apprête à vendre ses œuvres surréalistes pour reporter l’échéance de la faillite financière, qu’en est-il du statut et de la qualité citoyenne de l’artiste ? Que la politique devienne spectacle, n’est-ce pas une raison supplémentaire pour légitimer l’intervention artistique engagée (voir dégagée/décalée/dérangée/...) dans le débat politique ? …
J’arrête là les questions, car il y a aussi quelques consensus touches de convergence. Ainsi, recevoir dans la neutralité le
bruit et la frayeur du monde serait impossible pour un artiste. Le plus ou moins de génie de ce dernier nous permettant (ou pas), d’aller au-delà de la perception du réel et de ses mensonges,
pour transcender la neutralité. Prendre part à l‘écriture du monde, c’est déjà prendre parti, et l’art demeure le seul lieu/lien contemporain d’authentique liberté.
Il est bien de le savoir alors que le jogging et le marketing occupent de plus en plus d’espace médiatique. Alors qu’en plus de vouloir liquider l’héritage de mai 68, d’aucuns (les mêmes) font le procès de l’élitisme, pour mieux régner sur plus de médiocrité.
Deux heures de débats qui m’ont fait sortir optimiste de ce théâtre national, converti en caisse de résonance pour JM Ribes et ses compères.
L’art est plus que politique, il va au-delà, il vient du tréfonds de l’humanité et traversera tous les systèmes politiques. C’est à la fois une présence et une énigme de la vie, du vivant aux vivants. Il s’adresse à notre profondeur humaine comme aucun tribun politique (même le plus populiste) ne le fera jamais. Juste pour ça, l’art est indispensable à un système politique démocratique et réformiste. Il peut être de résistance, mais ce serait limitatif comme médiation.
Pour conclure, n’oublions pas qu’il y a un rire résistant et un rire collabo. Tout comme l’art, le rire est indispensable pou nettoyer le crasseux sérieux de l’âme humaine. La créativité est un acte de transgression essentiel depuis toujours et pour longtemps.
Pour réécouter Baobab du 4 juin, c’est ici en balladodiffusion.
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