
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
Dernière semaine d’août. Le soleil a réussi à prendre une revanche de dernière minute sur le
gris-pluie. Un dernier goût d’été. En profiter pour faire un billet sur un livre d’été : « un si léger cauchemar », fiction de Roger-Pol Droit.
Un opus que l’on a du mal à rentrer dans les cases d’une définition - roman fantastique, nouvelles fantasques
et reliées, conte philosophique et surréaliste sans prétention, … - qui ne se prend définitivement pas au sérieux. Edité largement avant l’été, ce n’est pas un succès formaté d’une rentrée
littéraire gargantuesque (et parisienne), mais une petite folie contagieuse, qui gagne le lecteur.
Etincelle, rire, grincement, chacune des escapades dans le cauchemar de Roger-Pol vous fait
godiller sur la mer de votre folie intime intérieure. Combien sommes nous, qui ne regarderons plus jamais un bouquet de crevettes roses de la même façon ?
Anecdote de cette contamination, je veux vous faire part d’une parcelle de ce si léger cauchemar, où l’on ne propose plus qu’une carte des eaux du monde au restaurant, en lieu et place de la carte des vins. Exit les Haut-Brion, Saint Joseph, Morgon, Bourgogne et Gewurztraminer, même plus un piètre médoc ou encore un rosé de Provence. Le sommelier vient piteux proposer ses eaux minérales et planétaires, à la place du nectar des dieux.
Si j’ai par chance pu éviter de dîner à une pareille adresse, je voudrais signaler à Roger-Pol Droit et à ses lecteurs, ce qui se passe au Château d’Avignon en Camargue. C’est un cas de contagion du si léger cauchemar avéré que j’ai constaté. Les artistes contemporains qui ont investi cette belle demeure construite au 18ème et rénovée au 19ème, ont à leur manière reproduit le cauchemar de Roger-Pol. Ancienne propriété de Louis Prat-Noilly, riche marchand de vins et liqueurs marseillais, les bougres d’artistes ont rempli sa cave vide qui peut contenir jusqu’à 3000 bouteilles, par quelques centaines de bouteilles d’aqua en provenance de Venise et de Rotterdam. N’est-ce pas là une preuve que Roger-Pol n’est pas seul dans ce si léger cauchemar ?
Un livre à lire avant, pendant, ou après la rentrée, pour ne pas se laisser submerger par le sérieux du monde.
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