
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
J’avais déjà parlé de la décision omniprésidentielle de faire lire la lettre de Guy Môquet, proposant qu’au-delà de cette lettre, l’on remette à nos jeunes lycéens un package historique de « paroles de » chez Librio. Pour leur transmettre le goût de trouver dans les mots de leurs aînés, quelques signes pour éclairer leur futur.
Naïf ;-) Tout juste 30 ans, et déjà d’une autre civilisation je suis. Aller chercher des mots, éveiller la curiosité historique au travers d’autres textes, ça ne fonctionne sans doute pas au 21ème siècle. Pas assez impactant pour mettre en scène la 1ère décision de l’omniprésident. Nous avons basculé dans la civilisation de l’image, la fameuse lettre ne pouvait continuer de l’ignorer. Ainsi, il a été commis ça :
Vous avez regardé ? ça vous fait quoi ce kitch larmoyant, où l’esthétique voudrait rejoindre une servile éthique ? Cette mise en scène du sacrifice individuel pour la nation, face à l’ennemi étranger (ici allemand). C’est une sorte de clip américain, une détérioration historique pour faire vibrer l’adolescente, une propagande du sensible. La lettre, passe encore, mais ce film ? Comment le recevoir, le mettre en perspective ? Doit-on prendre cette propagande au 1er, 2nd, 3ème degré ?
Si c’est pour préparer nos jeunes à se sacrifier pour l’Iran, faut que l’on en discute tranquillement au Parlement ;-) Célébrer la mort d’un seul, alors que l’individualisme comptait pour peu dans les rangs de la résistance, c’est une escroquerie intellectuelle quand on plaque ce concept sur notre époque. Surtout qu’ici le contexte complexe (collaboration/résistance/communisme/…) est complètement passé sous silence par ce clip de com historique. Comment en arrive-t-on à fabriquer du kitch pour satisfaire l’omniprésident ?
Il faut se méfier de ce glissement de l’hommage historique, acte politique pour fabriquer de la mémoire collective, à l’hommage imposé, kitch et sensible, qui fabrique la propagande et brouille les repères de la mémoire. La résistance est un verbe que si conjugue au présent. L’engagement d’alors, au nom de valeurs, s’il diffère aujourd’hui par la forme et du contexte, n’en est pas moins nécessaire.
Résister à l’air du temps, être à la recherche de vérités pour éclairer le présent, c’est ce qui devrait nous occuper. « Chacun, partout, parle de déclin parce qu’il n’a comme repère que la nostalgie … Si tout est possible et si l’on ne peut rien prévoir, alors il ne nous reste plus qu’à vivre au présent avec les seuls appétits et les seuls principes que nous nous donnons à nous même ». Comme je suis du temps des mots, je vous offre ceux de Camus pour conclure.