
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
Donc, l’omniprésident remet ça face aux pêcheurs de Guilvinec. En escale le 6 novembre dernier, il a lâché un « je ne laisserai pas tomber le monde de la pêche », alors qu’il faisait le travail de Fillon et Barnier, avant de filer voir Bush. L’omniprésident a pour l’occasion lâché beaucoup d’argent public, pour une décision qui paraîtra absurde au commun des mortels. J’invite à lire le billet d’Hugues Serraf sur ce sujet. La volonté de l’omniprésident arrivera-t-elle à faire la peau au réel et à sa tragique logique ? Hugues le souligne justement, « plus la morue se fait discrète à force d’être surpêchée, plus le pêcheur consomme de carburant à aller la taquiner au grand large. Plus le pêcheur consomme de carburant pour s’éloigner des côtes, plus la morue se fait rare ». Ajouter à cette raréfaction de la ressource halieutique, l’augmentation inéluctable du prix du pétrole. Et c’est une concomitance qui rend tragique l’avenir de la pêcherie…
Mais notre omniprésident est généreux, pensez. Il a offert une « exonération totale des charges patronales et salariales durant six mois "reconductibles", le temps de mettre en place un mécanisme de compensation pérenne pour faire face aux hausses du prix du gazole, à l'origine de la crise ». Il s'agit d'une mesure « dont le coût a été évalué par le président à 21 millions d'euros par trimestre », une paille, 84 M€ au moins en régime annuel. Cadeau fiscal qui va sans nul doute provoquer la colère de la Commission Européenne, et qui sera attaquer pour dumping économique.
En bon libéral, on aurait pu attendre que l’augmentation du prix du poisson règle le problème. Rien de tel pour gérer la rareté que de laisser faire le marché, d’autant que la pêcherie française est tout autant touchée par cette crise pétrolière, que ces consœurs européennes. Mais cela aurait été une façon flagrante de laisser filer le pouvoir d’achat, ma bonne dame, une atteinte à une promesse sarkozienne de campagne. Alors que sans aide publique, le prix du poisson aurait augmenté (intégration des contraintes) et que le porte-monnaie de Mme Machut aurait flambé le vendredi au marché. Avec l'aide publique, le pouvoir d'achat va également diminuer par suite de l'augmentation des impôts. Mais chut, ces 84 millions noyés dans le budget de l‘état, c’est une goutte d’eau. La question est : n’aurait-il pas mieux valu que le prix du poisson augmente ?
Il n’est pas sans danger que l’omniprésident essaye d’écoper l’océan à la petite cuillère. Car après les pêcheurs qui ont assez vite ramassé la mise, les routiers, les taxis, … et tous les lobbys qui dépendent du prix de l’or noir, pourraient venir toquer à la porte de l’Elysée. Hors, le prix des carburants à la pompe est voué à augmenter, de façon inéluctable. Parce que le pétrole est un produit dont la demande va croissant, dont l’épuisement des réserves à moyen terme est certain, dont les structures de raffinage sont insuffisantes et que ses producteurs l’utilisent comme une arme géopolitique. Subventionner son usage n’a aucun sens, « sauf à se préparer à l’invention d’une TIPP inversée d’ici quelques années, lorsque la valeur de l’essence hors taxe sera telle qu’il faudra que l’Etat en minore carrément le coût à la pompe », comme le remarque Hugues. Qui plus est, c’est en contradiction avec la lutte contre l’effet de serre. Partant que les transports sont la 1ère source d’émissions de CO2 (devant le bâtiment), et que seuls des tarifs du pétrole élevés peuvent influencer massivement la recherche de son économie, il n’y a pas lieu de dépenser un euro public pour subventionner l’usage du pétrole et du gaz. Il faut au contraire investir ces deniers publics dans les alternatives, la recherche et les solutions techniques pour desserrer la contrainte énergétique et climatique. L’adaptation à la contrainte sera douloureuse socialement, mais il ne faudrait pas prendre des décisions politiques qui aillent à contre sens de l’histoire.
Voilà pour le fond. Pour la forme, j’ai trouvé assez surréaliste la descente de l’omniprésident, dans l’arène médiatique de Guilvinec. Un président qui tutoie ses interlocuteurs en colère, lui-même dépassant les limites émotives institutionnelles de sa fonction, pour se poser en sauveur des pêcheurs, de leurs veuves et orphelins. Lamentable. Le bon peuple en redemande-t-il, à la soupe du 20h ? Quelles sont les prochaines victimes qui vont avoir droit au fait du prince ?
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