
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
Merci Hana Makhmalbaf de nous faire voyager si loin vers l’enfance, si loin vers cette terre afghane où Bouddha s’est effondré de honte… « Le cahier » est un peu une contine universelle, de l’appétence d’apprendre enfantine confrontée à un monde d’extrémistes en guerre. Grandir et s'élever sur les décombres... Pas de grands acteurs (même pas de grandes personnes), ni d’effets spéciaux, juste une petite fille nommée Baktay qui se dégourdit au sortir de sa grotte pour arriver à acheter un cahier et aller à l’école. On est loin des préoccupations de l’occident, de son opulence repue qui relègue l’école à une écurie d’élites et d’élevage de 2nde zone pour une éducation utilitariste. Selon Hana Makhmalbaf, que je veux bien croire, l’essentiel en Afghanistan au pied des bouddhas détruits, c’est d’accéder au b-a-ba qui fait l’humanité. L’alphabétisation d’une petite fille, d’une génération qui joue à la guerre pour copier la folie des grands …

Des pages blanches à emplir de mots, cela n’a l’air de rien, mais en être privé/éloigné/empêché/… est le sujet du film. Là, pas de moleskine à 15 €, juste 10 roupies pour le cahier de
papier, et dix de plus pour le crayon et son taille crayon. Une petite fortune quand on est enfant, 6 ans, le sourire comme seul bagage. Un cahier, la dignité d’un être en devenir, tellement
rien, tellement tout, que l’on a du mal à imaginer que des enfants si loin en soient privés.
« Le cahier » - « Buda as sharm foru rikht / Bouddha s'est effondré de honte » en titre original - est un film à voir pour relativiser. Pour toucher le point sensible de ce qui est fondamentale et universel, ce qui est essentiel alors que notre morale est troublée, en manque de repères, tandis que notre pays est en guerre contre l’Afghanistan.
Merci Hana de ta fraîcheur et de ton esthétisme,
merci de m’avoir fait rencontrer la petite Baktay, toute juste plus jeune que ma nièce. Tu es née en septembre 1988 à Téhéran, pas encore 20 ans, l’âge de toutes les ambitions et celui de prouver
son talent. Avec ton film, tu nous remets les points cardinaux à l’heure de l’essence humaine, à la portée d’un sourire d’enfant qui ne demande qu’à grandir en paix et en mots.
P.S. Est-ce que l’armée française, impliquée dans les combats Afghans, distribue cahiers et crayons ? …
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