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"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c
'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le
contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l
'autre, l'homme est un pont."

Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières

 

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Samedi 7 mai 2005

Avoir trente ans,

Il y a quelques semaines, j’ai eu trente ans. Même si au fond cela n’a pas d’importance, il n’y a pas eu de bouleversement entre le 1er et le 2 mars, je suis quasi identique… c’est un seuil, une frontière entre les décennies, qui m’oblige à réfléchir.

J’ai déjà traversé trois ages de la vie, trois grands cycles pour une auto construction, d’abord instinctive puis consciente. Des centaines de séquences, d’évènements, de rencontres, et de temps pour « rien », qui s’imbriquent, s’engrangent pour faire ce que je suis : une somme et quelques soustractions, un tout complexe.

Je crois avoir conservé une part de cette curiosité enfantine, celle de mes interrogations incessantes qui trouvaient toujours des « poils sur les œufs » aux explications fournies. Je n’ai pas sacrifié toutes mes aspirations juvéniles, qui réclamaient plus de liberté et de communauté, même si j’ai appris depuis le compromis et le sacrifice, et si j’apprécie la solitude, état "indépassable". Et j’ai réussi à endosser ma responsabilité d’adulte. Même si je trouve parfois le costume trop grand pour moi, je fais face, j’assume, et j’en redemande aussi. Au jeu de l’erreur et de la vérité, la posture d’éthique de responsabilité est la seule qui ne soit pas fausse. 

C’est peut être cela, « bien vieillir » : conserver vivante la plus grande partie de chaque age, les faire fusionner, y intégrer le discernement de la maturité, et l’expérience d’une vie qui sera toujours trop courte.

 
Trente ans, c’est aussi des jours sombres. Des jours où je suis resté livré à ma barbarie intérieure, disjoint, complètement déconnecté d’une quelconque quête de sens. Eloigné de l’homme qu’il me plaît à penser et à représenter… La liberté entraîne l’angoisse, et n’endigue pas toutes les pulsions et l’atavisme. C’est comme ça, il faut faire avec...

 
Aujourd’hui, je puis dire : « je me connais, je me reconnais », y compris dans ce côté obscur de ma personnalité, j’ai accepté l’ambivalence de la complexité.

 
Penser, agir, rencontrer, relier, aimer, s’accomplir dans la complétude... Tout cela est vain et finira dans la mort (tout s’effacera et rien ne sera pardonné), mais il n’y a pas d’autre choix quand on a supprimé dieu. Trente ans, ce n’est pas l’age des achèvements (qui de toute façon n’existe pas), c’est celui des commencements féconds. Particulièrement à l’époque qui est la notre, où pour avancer dans la mondialisation, nous avons besoin d’inventer une civilisation planétaire, avec la paix comme régime et la démocratie comme moyen.

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