
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
Avoir
trente ans,
Jai
déjà traversé trois ages de la vie, trois grands cycles pour une auto
construction, dabord instinctive puis consciente. Des centaines de séquences,
dévènements, de rencontres, et de temps pour « rien », qui
simbriquent, sengrangent pour faire ce que je suis : une somme et
quelques soustractions, un tout complexe.
Je
crois avoir conservé une part de cette curiosité enfantine, celle de mes
interrogations incessantes qui trouvaient toujours des « poils sur les
ufs » aux explications fournies. Je nai pas sacrifié toutes mes
aspirations juvéniles, qui réclamaient plus de liberté et de communauté, même
si jai appris depuis le compromis et le sacrifice, et si japprécie la
solitude, état "indépassable". Et jai réussi à endosser ma
responsabilité dadulte. Même si je trouve parfois le costume trop grand pour
moi, je fais face, jassume, et jen redemande aussi. Au jeu de lerreur et de
la vérité, la posture déthique de responsabilité est la seule qui ne soit pas
fausse.
Cest
peut être cela, « bien vieillir » : conserver vivante la plus
grande partie de chaque age, les faire fusionner, y intégrer le discernement de
la maturité, et lexpérience dune vie qui sera toujours trop courte.
Trente
ans, cest aussi des jours sombres. Des jours où je suis resté livré à ma
barbarie intérieure, disjoint, complètement déconnecté dune quelconque quête
de sens. Eloigné de lhomme quil me plaît à penser et à représenter
La
liberté entraîne langoisse, et nendigue pas toutes les pulsions et latavisme.
Cest comme ça, il faut faire avec...
Aujourdhui,
je puis dire : « je me connais, je me reconnais », y
compris dans ce côté obscur de ma personnalité, jai accepté lambivalence de
la complexité.
Penser,
agir, rencontrer, relier, aimer, saccomplir dans la complétude... Tout cela
est vain et finira dans la mort (tout seffacera et rien ne sera pardonné),
mais il ny a pas dautre choix quand on a supprimé dieu. Trente ans, ce nest
pas lage des achèvements (qui de toute façon nexiste pas), cest celui des
commencements féconds. Particulièrement à lépoque qui est la notre, où pour
avancer dans la mondialisation, nous avons besoin dinventer une civilisation
planétaire, avec la paix comme régime et la démocratie comme moyen.
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