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Le papier du Monde sur Desertec est symptomatique de notre eurocentrisme, doublé d’une vision faussée de l’usage de l’électricité en France. « Quand l'Europe se chauffera au soleil du Sahara », avec un tel titre d’un journal de référence, la présentation du projet Desectec pourrait paraître biaisée.


Desertec ne vise pas surtout à alimenter l’Europe en électricité solaire, mais cette dernière est un client solvable et stable pour sécuriser le montage du projet. La majeure partie de la production d’électricité serait consommée pour les besoins des pays riverains situés au sud et à l’est de la Méditerranée, y compris la péninsule Arabique. Desertec vise la région EUMENA (Europe, Moyen Orient, Afrique du Nord) où les besoins électriques explosent (6 à 10% / an) au MENA. Où les besoins et le manque d’eau potable sont une bombe sociale à retardement. Ce Sud où l’on produira l’électricité verte des déserts, serait donc le principal consommateur (électricité/eau potabilisée). Exporter une part du courant produit vers l’Allemagne et l’Europe, permettra de réaliser des recettes substantielles et durables (ce qui rassure les banquiers). Et pour la référence au « chauffage électrique » de l’Europe, il n’y a qu’un journaliste français chauffé à l’effet joule l’atomique qui puisse écrire une telle bêtise. Y-a de la relâche au Monde, même la photo ne colle pas ! Laissons là la sottise estivale, et revenons au projet Desertec (avec un dossier de présentation en français pdf très bien fait).


 

« Les déserts de notre planète reçoivent en 6 heures plus d’énergie solaire que n’en consomme l’humanité en toute une année ».

 


Partant de cette réalité, du fait qu’il suffirait d’équiper trois millièmes seulement des 40 millions de km² des surfaces désertiques de notre planète en centrales thermiques solaires, pour couvrir les besoins mondiaux actuels en électricité, et surtout du fait qu’il y a urgence à produire une électricité sans gaz à effet de serre. Le projet Desetec vise 1, à construire de grandes centrales solaires à concentration (CSP) et autres EnR. 2, à construire des lignes de transmission modernes en courant continu haute tension (CCHT), qui permettent de transporter le courant avec des pertes inférieures à 3 % par 1000 km de distance. Le projet global couvre toute la zone EUMENA, avec différentes sources renouvelables.

 

Desertec a le grand mérite d’apporter une solution crédible (techniquement et économiquement) indépendamment du recours au nucléaire, pour l’approvisionnement électrique sans effet de serre de la zone Moyen-Orient – Nord Afrique, et d’exporter le surplus vers l’Europe. Vers l’Afrique demain, avec Desertec II…

 

Desertec est une étape euro-méditerranéenne dans la révolution de l’énergie propre, alors que les américains ont 6 GWc de « Concentrating Solar-Thermal Power » (CSP) dans le pipe projets. L’enjeu est gigantesque : il est possible en moins de 30 ans de concrétiser à l’échelle mondiale le concept Desertec. Un vrai cauchemar pour Areva : une technologie solaire pour produire de l'électricité en base, qui serait en compétition directe avec ses EPR pour générer de l'électricité sans CO2 dans la zone MENA, et par réplication, des projets nucléaires menacés en Australie, Chine, Inde, États-Unis... La réussite de Desertec pourrait être un grand (et salutaire) grand hiver nucléaire, une voie offerte à l’humanité.

 


Le projet Desertec est crédible technologiquement. L’exploitation de centrales CSP est maîtrisée depuis 1985 en Californie, et depuis peu en Espagne et dans le Nevada. Les CSP sont de gigantesques champs de miroirs cylindro-paraboliques captant l'énergie du soleil pour chauffer de l'huile qui va créer de la vapeur d'eau, permettant elle-même de produire de l'électricité comme dans une centrale thermique classique. C’est un moyen de production en semi-base et base. Il y a avec le secteur des CSP, une industrie à bâtir au service de l’économie verte, ses fondamentaux sont sains.

 

Le projet Desertec paraît crédible économiquement. Le coût du courant thermique solaire avec son transport au moyen de lignes CCHT, s’élève actuellement selon l’emplacement, la technologie et le mode de fonctionnement, de 10 à 20 c€/kWh. Ces coûts pourraient baisser grâce à l’effet d’apprentissage. Le coût de production et de transport de l’électricité nucléaire ne semble pas beaucoup mieux positionné, même avec des coûts externes (R&D, assurance, sécurité, retraitement et stockage des déchets à très long terme, …) cachés (en fait payés par le contribuable en France).

 

Le projet Desertec est porté par des acteurs crédibles. Le géant allemand de la réassurance Munich Re et la branche allemande du Club de Rome, et TREC pour Trans-Mediterranean Renewable Energy Cooperation, en sont à l’origine. Il est en préparation depuis 3 ans suite à une étude du Centre aérospatial allemand (DLR). Le projet est dirigé et financé en partie par Munich Re, une vingtaine d'entreprises allemandes - dont Siemens, Deutsche Bank, RWE, E.ON, Solar Millennium, Schott Solar, … - sont également partie prenante. Du « Made in Germany », bien que se présentant sous des couleurs européennes, avec l’implication du conglomérat suisse ABB et de l'espagnol Abengoa Solar, Desertec porte des ambitions allemandes, à la fois politiques et industrielles. Une fondation a été établie pour promouvoir le projet et travailler sur une multitude de nouveaux modèles commerciaux

 

 

Le principal problème du projet Desertec est géopolitique. Monter un projet de cette taille (400 milliards d’euros) dans un contexte supranational complexe, relève d’un vrai challenge diplomatique. Sécuriser des contrats d’achat et de transit sur une période de 30 ans n’est pas une mince affaire… Il y a encore une absence dans la plupart des pays producteurs potentiels, du cadre politique approprié pour offrir aux investisseurs privés ou publics les mesures planificatrices et juridiques nécessaires. Le faire ensemble dans la zone du MENA relève de l’exploit millénaire, c’est celui que doit relever Desertec pour réussir son projet.

 

 


Bataille franco-allemande pour l’influence technologique et méditerranéenne. Le projet Desertec, présenté ce 13 juillet pour un engagement formel, est une revanche de la diplomatie allemande, qui a du laisser partir « son » agence internationale des énergies renouvelables (IRENA) à Abu Dhabi à cause du manque de cohésion européenne et de la trahison française. Coïncidence (sic) d’agenda et pied de nez de l'Allemagne à la France, ce 13 juillet est aussi le 1er anniversaire du lancement par Nicolas Sarkozy de l'Union pour la Méditerranée (UPM). Une UPM en panne, qui a accouché d’un pâlichon Plan Solaire pour la Méditerranée avec un objectif - non financé pour 80 milliards d’euros - d'une production de 20 GW d'électricité solaire en 2020. Un Plan Solaire pour la Méditerranée qui devrait être conçu et réalisé avec la célérité d’un programme d’urgence contre les changements climatiques, et qui va moins vite que les marchandages nucléaires franchouillards.

 

Face à l'arrogance nucléaire française, Desertec est une réplique industrielle et diplomatique allemande, destinée à populariser sa vision de centrales solaires à concentration (CSP). Desertec voudrait permettre à l'Allemagne d'étendre son influence politique au Sud de la Méditerranée, où la position française est de plus en plus fragilisée…

 

Le protocole d’accord a été signé ce 13 juillet à Munich, pour établir DESERTEC Industrial Initiative (DII). Si le triple défi - diplomatique, financier et industriel - est relevé, on se souviendra de ce jour où des acteurs ont décidé d’une nouvelle utopie concrète pour le début du 21ème siècle. Ce jour où ils ont décidé de couvrir 15 % des besoins en électricité de l’Europe et une part considérable des besoins en électricité des pays producteurs, avec l’électricité des déserts ! Un cadeau pour le monde, même s’il n’a rien de philanthropique...

 
Illustrations issues de la brochure Desertec
Tag(s) : #Environnement

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