
"Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être.
On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre.
Entre les rives du même et l'autre, l'homme est un pont."
Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières
A l'époque de l'ouverture du marché français, un certain nombre d'entreprises firent alors le choix du marché, préférant abandonner le prix régulé d’EdF pour choisir « le prix marché », où les prix européens étaient alors sensiblement inférieurs au tarif que pratiquait EDF. Au siècle dernier, rappelez-vous, le pétrole était bon marché et le gaz ne coûtait pas grand-chose, ha le bon temps des années 1990...
Tout allait donc très bien dans une Europe et une France de plus en plus libérales. Ces entreprises bénéficiaient d’un tarif meilleur que celui du quasi-monopole, elles spéculaient sur une baisse des prix à moyen terme.
Sauf que le troisième choc pétrolier passa par là et que les prix de l'électricité s’envolèrent en Europe (il faut dire que l’électricité du marché est les plus souvent d’origine thermique, à base de gaz et de fioul). Alors, qu’ont fait nos entreprises franchouillardes, ardentes défenseuses du libéralisme, quand et seulement quand il leur profite ?
Elles allèrent trouver sénateurs, députés, et même ministre, pour faire pleurer sur la baisse de leur rentabilité. Elles s’étaient égarées par mégarde sur les chemins du libéralisme par pur opportunisme économique, mais maintenant elles voulaient retrouver le droit chemin des tarifs administrés. Et les politiques, compatissant (et oui, même un élu UMP¨a du cœur ;-), glissèrent un amendement à la loi sur l'énergie en discussion au Parlement. Bingo, les malheureuses entreprises pourront retrouver les joies de la stabilité de leur électricité, à un prix seulement un peu supérieur au tarif régulé.
Vive la France qui gagne, les champions du double langage et les politiques poltrons. Privatisons les bénéfices et mutualisons les pertes. Sur la base des premières estimations, le « droit au retour » représente environ 700 millions d'euros, à 95 % à la charge d’EDF, une entreprise publique et donc un coût à partager entre tous les Français !
Kouchner a dit, « c'est vraiment dur d'être de gauche en France aujourd'hui, surtout quand on n'est pas de droite ». A la lumière de ce « droit au retour », je me permets de compléter par : « c'est vraiment dur d'être de droite en France aujourd'hui, surtout quand on n'est pas de gauche ». C’est là tout le paradoxe français du ni-ni : le beurre du marché et l'argent du beurre de l'Etat.
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